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27.12.2008

Cultural Dynamics, La cinétique des cultures

 

SCIENCES HUMAINES

La cinétique des cultures

«Culture», terme aux significations multiples, peut ainsi désigner une somme de connaissances ou une entité sociétale commune. C’est à cette acception que s’intéresse le groupe de projets Cultural Dynamics, dans le cadre du programme européen NEST consacré à l'exploration de nouveaux domaines scientifiques émergents. Objectif: comprendre comment les facteurs culturels se transmettent tout en se transformant, en particulier en éclairant la question des identités multiples de l’Europe. Pour ce faire, l’application de certains outils d'analyse des sciences «dures» – mathématiques ou biologie – aux «données humaines» ouvre des horizons innovants.

 

Nos choix culturels et nos traditions – la langue, la religion, les us et coutumes, l’histoire et la mémoire collective, la valeur que nous attribuons à notre patrimoine, à nos espaces publics, à nos paysages spécifiques – définissent qui «nous» sommes. Ce «nous» pluriel peut appartenir simultanément à différentes entités qui s’entrecroisent voire se contredisent: peuple, nation, région, société… Au fil du temps, sous l’effet d’influences internes ou externes, cette identité complexe est traversée par des forces contradictoires visant à conserver, à changer ou même à faire perdre les valeurs collectives qui façonnent un groupe humain. Et ce groupe évoluera en fonction de la manière dont des éléments culturels auront été appropriés, modifiés, ou encore seront rejetés ou tombés en désuétude à travers les générations.

L’alchimie des mouvements

Ce sont ces phénomènes, jusqu'ici très mal ou très fragmentairement analysés, que les chercheurs de Cultural Dynamics tentent de dégager. Il s'agit de comprendre pourquoi, par exemple, la formation ou la transformation de certaines cultures arrivent à tel moment et dans tel type d’environnement. Pourquoi ici le progrès et le dynamisme, pourquoi là-bas la stagnation? Comment se modèlent, persistent et/ou évoluent les croyances et les usages? De quelle manière le pouvoir est-il contrôlé ou exercé à travers la culture? Quels sont les rôles joués par les nouvelles technologies et les médias – dont Internet est devenu un acteur majeur – dans les dynamiques culturelles?

Poser ces questions semble fondamental pour comprendre le développement des sociétés et de leur gouvernance. Et peut-être d’autant plus urgent dans un contexte de mondialisation où l’on assiste à de nouvelles formes de coopération des «identités» régionales ou nationales (comme dans le cas de l'Union européenne) ou, au contraire, à des affrontements et des crises qui peuvent sembler «insurmontables» (Balkans, Proche- et Moyen-Orient, certaines zones d’Afrique, etc.).

Sciences dures en renfort

Mais comment arriver à trouver de nouvelles grilles de compréhension de ces phénomènes? Comme dans tous les champs disciplinaires, les technologies de l'information et des communications sont venues bouleverser profondément les sciences cognitives et humaines. Les enquêtes et les analyses sociétales auxquelles se livrent divers spécialistes (anthropologues, sociologues, politologues, économistes, historiens, etc.) sont cumulatives. Elles constituent d'immenses réservoirs de «données humaines», certes désorganisées, présentant un état que les sciences dures baptiseraient de «chaotique».

Le chaos n’est cependant pas un concept qui effraie les physiciens et les mathématiciens. Ceux-ci ont appris à en déchiffrer les contours, à y identifier des états stables ou instables, des continuités ou des discontinuités, à en formaliser les évolutions. L'originalité de plusieurs recherches de Cultural Dynamics est précisément de s'inspirer de certaines approches des sciences dites exactes pour identifier et modéliser des corrélations dans la masse croissante des données accumulées par les chercheurs.

Ainsi le projet ATACD (A Topological Approach to Cultural Dynamics) se consacre-t-il particulièrement à la méthodologie de cette investigation, au départ mathématique et consacrée à «l’étude du lieu» (voir encadré La tasse et le beignet). «Il nous a semblé intéressant de ‘penser topologiquement’ pour étudier la réalité culturelle, en rassemblant des chercheurs spécialisés dans des domaines très différents», raconte Celia Lury, coordinatrice d’ATACD. Les 19 partenaires couvrent des champs aussi divers que la sémiologie, l’intelligence artificielle, la sociologie, la philosophie, l’économie mathématique, etc. En novembre 2007, un premier colloque (quatre sont prévus) s’est déroulé comme un brainstorming très vivace, devant une assemblée de chercheurs et de doctorants. «A partir de là, les participants ont décidé de se concentrer sur les outils et les métaphores de l’analyse topologique. Chacun à travers notre spécialité, nous commençons à échanger nos idées et à explorer les différentes utilisations possibles de la topologie, comme un nouvel outil de compréhension pour les sciences humaines.». Travaux et rencontres se poursuivent jusqu’en 2010.

Evolution et alimentation

Stabilité et changements se retrouvent également dans un autre concept complexe: celui de l’évolution. Alors que les «cultures animales» – serait-ce celles des primates – se transmettent d’une génération à l’autre, sans se modifier, les cultures humaines sont fondamentalement évolutives à travers le temps. Pour les chercheurs du projet Cultaptation, qui se focalisent sur l'évolution des habitudes alimentaires – bouleversées de nos jours –, cette particularité n’est pas sans parallèle avec l’évolution génétique. Les outils des biologistes pourraient donc aider à sa compréhension.

«Comparé à l’évolution biologique, le développement culturel humain est extrêmement rapide. Bien que notre capacité à générer une culture cumulative nous donne le potentiel unique d’améliorer nos vies, les changements de comportement culturel peuvent aussi s'avérer très négatifs – comme, par exemple, le défi de l'obésité sur le plan alimentaire», explique Magnus Enquist, de l’université de Stockholm, coordinateur du projet. Cultaptation s’intéresse aux racines de ce problème spécifique de l’alimentation (dont l’archéologie révèle des traces), en développant des modèles prenant notamment en compte l’évolution génétique.

Les chercheurs analysent, par exemple, les relations entre la nourriture, l’environnement, et l’évolution culturelle. Ils étudient la propagation des modes alimentaires et s’interrogent sur la proscription de certaines nourritures selon les traditions et les croyances. Retrouver les fondements de notre goût pour les sucres et les graisses, qui nous viennent d’une économie de subsistance où ces produits étaient indispensables, pourraient ainsi aider à une prise de conscience d’usages peu compatibles avec nos modes de vie actuels et nocifs à la santé.

Religions et perméabilité

Les dix équipes européennes pluridisciplinaires du projet Exrel s'intéressent aux origines de la religion. «Certains éléments de la pensée et du comportement religieux semblent universels, d'autres varient sensiblement d'une religion à l'autre. Notre projet vise à identifier de manière statistique un répertoire religieux universel et à comprendre la logique des variations culturelles à partir de ce répertoire», explique Harvey Whitehouse, anthropologue à l'université d'Oxford et coordinateur d'Exrel. « Plusieurs psychologues et biologistes importants ont suggéré que notre sens du religieux était lié aux facultés cognitives proprement humaines. Notre projet vise à évaluer cette hypothèse de manière expérimentale, en montrant comment, à partir d'un répertoire universel, des paramètres cognitifs comme l'expertise ou l'imagination expliquent les variations culturelles. A terme, nous voulons développer une simulation de l'évolution religieuse, qui pourrait être utilisée aussi bien pour comprendre l'histoire des traditions religieuses que leurs développements actuels ou futurs.»

Le projet ISBP (Integrative Systems and the Boundary Problem), qui rassemble des équipes britanniques, néerlandaise, espagnole et italienne analyse, pour sa part, les phénomènes de «réceptivité». Constatant que la formation d’une entité cohérente est sans doute l’un des plus grands défis posé à l’Union, son objectif est d’analyser les relations entre culture, comportement et environnement. «La réussite de l’Union est fonction de son succès à créer un chemin de convergence pacifique, selon son habileté à intégrer les populations qui la constituent sans supprimer la diversité inhérente de chaque groupe», estime Nick Winder de l’University of Newcastle upon Tyne (UK),coordinateur du projet. «Atteindre des compromis acceptables dépend de la manière dont les problèmes sont définis et ressentis comme légitimes par les acteurs.»

Les chercheurs ont exploré la manière dont des acteurs peuvent négocier et/ou intégrer des valeurs parfois divergentes, sans pour autant en être paralysés ou marginalisés. Ils ont développé Innovation and metastability, un modèle original déjà bien accueilli dans le milieu économique. «De nombreuses innovations de type bottom-up engendrent des frustrations parce qu’elles sont considérées par la hiérarchie comme disruptives et se voient imposer des contraintes qui, finalement, étouffent le changement. Le projet explore les manières de faciliter les informations de la base au sommet, et vice-versa. Nous l’avons expérimenté, notamment, dans des études de cas sur la planification urbaine, la gestion intégrée de l’eau ou le respect des droits d’asile.»

Cultures d’entreprises, cultures régionales

À une époque où les multinationales sont qualifiées de homeless companies, les équipes de Cure (Corporate Culture and Regional Embeddedness) analysent, pour leur part, les liens entre les cultures d’entreprise et les cultures régionales ainsi que la façon dont celles-ci interagissent et s’influencent réciproquement. Basées sur 210 études de cas, les régions étudiées se situent dans des pays très différents:  dans des environnements de forte tradition entrepreneuriale et à haut niveau de «capital social» (Pays-Bas, Suisse, Autriche), dans des pays ayant récemment connu des changements économiques et culturels rapides (Hongrie, Royaume-Uni), ou dans d’autres, à double facette, comme l’Allemagne côté Ouest (tradition industrielle puissante) et côté Est (changement culturel rapide depuis la réunification). L’hypothèse des chercheurs? Les sociétés qui essayent d’imposer une culture étrangère tireront des «bénéfices» moindres que celles qui veulent comprendre la culture régionale et construire avec les forces locales.

Ainsi, à travers leurs différents projets, les partenaires de Cultural Dynamics balaient les éléments de la culture, largo sensu, définie par l’Unesco: «l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances».

Christine Rugemer


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plus de précisions

Sentiers du futur

NEST (New and emerging science and technology) est une initiative originale, lancée durant le 6ème programme-cadre, dont les projets sont en cours de développement. Des équipes scientifiques multidisciplinaires se sont associées pour proposer, en toute liberté, d'explorer de nouveaux horizons que l'on peut qualifier de «visionnaires». Faisant appel à la créativité des chercheurs, l'objectif est de mettre en œuvre les outils de la société de la connaissance, en constante évolution, pour les marier entre eux et faire émerger des champs scientifiques innovants. NEST s'est organisé autour de plusieurs thématiques, qui embrassent des disciplines cognitives, sociologiques et anthropologiques, mathématiques, biologiques ou physiques.

D’autres projets transnationaux seront lancés début 2009 dans le cadre de la nouvelle initiative Hera (Humanities in the European Research Area). Deux thèmes sont proposés aux scientifiques: Cultural Dynamics: Inheritance and Identity (dans la prolongation de NEST) et Humanities as a Source of Creativity and Innovation.

www.eurosfaire.prd.fr/nest/documents/pdf/NEST_FR.pdf

www.heranet.info


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La tasse et le beignet

Qu’est-ce qu’une tasse à café et un beignet ont en commun? La solution est mathématique et s’explique par l’une de ses disciplines, la topologie. La tasse et le beignet possèdent une seule ouverture: l’anse sur le côté de la première, le vide au centre du second. Un sculpteur, avec le même volume d’argile, peut passer de l’une à l’autre en jouant différemment des volumes mais en gardant un espace vide.

Pour un mathématicien, les deux formes sont dites équivalentes, mais dans un sens beaucoup plus large que celui de la géométrie euclidienne. En introduisant des qualités d’élasticité nouvelles, la topologie permet de tordre, d’étirer, de manipuler, de transformer – à condition de respecter certaines règles, notamment ne pas rompre ce qui est uni et ne pas coller ce qui est séparé.

Cette discipline, apparue au milieu du 19ème siècle avec des figures comme le ruban de Möbius, puis la théorie des ensembles du groupe Bourbaki au siècle dernier, connaît aujourd'hui un regain dans des recherches et des applications parfois très pragmatiques, telle l’analyse des relations entre les membres des réseaux humains, qui tendent à avoir des formes similaires, ou encore l’étude des complexes routiers ou des systèmes informatiques.

 

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